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Sur les traces des clous d’Arago

L’École alsacienne se situe dans un quartier très lié à l’astronomie. En effet, nous pouvons observer dans notre entourage la présence de plusieurs éléments qui en témoignent, comme la rue Le Verrier (découvreur de Neptune), la rue Cassini (importante dynastie d’astronomes), la présence de l’Observatoire de Paris et, en particulier, celle à quelques mètres du méridien de Paris ! Cette ligne imaginaire est matérialisée entre autres par des médaillons un peu mystérieux, furtifs, caméléons : ce sont les clous d’Arago ! Partons à leur poursuite, au cœur des boulevards parisiens, des ruelles sinueuses, au sein du jardin du Sénat, dans les entrailles du plus grand musée du monde, et ce jusqu’au canon qui tonna quotidiennement à midi dans le Palais-Royal. Découvrez dans cet article l’un des mystères de la capitale.


I. Au coeur de la capitale : le méridien

À l’inverse des latitudes, où la ligne imaginaire de l’équateur divise naturellement le globe en deux hémisphères Nord et Sud, il n’existe pas de de référence naturelle qui partagerait la Terre en Est et Ouest, donnant ainsi le point zéro pour les longitudes. Les pays ont donc souvent utilisé leur propre méridien comme point zéro pour faire leur cartographie et pour donner le « midi vrai ». Ainsi, étaient utilisés le méridien de Berlin en Allemagne, celui de Tolède en Espagne, d’Uppsala en Suède, de Greenwich en Angleterre (aussi utilisé par les États-Unis) et le méridien de Paris !


En France, le premier méridien pour servir de point zéro pour les cartes maritimes, mis en place sous Louis XIII, ne passait pas par Paris mais par l’île de Fer dans les Canaries ! Ce n’est que sous le règne de son fils, le Roy Louis le Grand (« le roi soleil ! »), que l’Académie royale des sciences décida d’adopter un nouveau méridien passant par Paris afin de mieux cartographier le royaume. Il fut défini lors du solstice d’été de 1667 : on traça alors le lieu exact du futur Observatoire royal bâti sous les plans de Claude Perrault (architecte par ailleurs de la colonnade du Louvre et le frère de Charles, célèbre écrivain de contes).



Si le méridien est une ligne imaginaire qui relie les pôles, la ligne méridienne est une vraie ligne tracée sur le sol en suivant l’arc du méridien dont l’un des objectifs est de marquer une seule heure de la journée : le midi vrai. A Paris, la plus connue est celle de l’Observatoire. Nous pouvons encore voir les mires qui servaient à orienter les instruments astronomiques de l’Observatoire dans le plan du méridien : la mire du Nord à Montmartre et la mire du Sud dans le parc Montsouris.



Il est important de se rappeler que le méridien de Paris (PMT, Paris Mean Time) fut vraiment très important et utilisé par la France jusqu’en 1911 ! En effet, le méridien de Greenwich (GMT) fut choisi comme point zéro par la communauté internationale à l’occasion de la conférence internationale de Washington en 1884 (by the way, dear readers, the « w » in Greenwich shall not be pronounced). Pourquoi Greenwich ? Il était déjà le plus utilisé : la flotte commerciale et le chemins ferroviaires anglais étaient dominants et les États-Unis utilisaient également ce méridien. À l’issue de cette conférence, la France demanda des efforts au Royaume-Uni pour adopter le système métrique, dont nous parlerons au cours de notre visite, mis en place pendant la Révolution française. Le Royaume-Uni signa donc la Convention du mètre et il est devenu légal, mais non obligatoire, d’utiliser le système métrique pour le commerce. Nous connaissons la fin de l’histoire… Par ailleurs, chers lecteurs, si vous passez quelques jours à Londres, votre rédacteur recommande la balade à Greenwich, où vous pourrez vous rendre en Uber Boat, et sur le méridien zéro, poser un pied à l’Est et un pied à l’Ouest. Autre possibilité : aller à Deauville ! En effet, juste à côté, Villers-sur-Mer est le point d’entrée du méridien de Greenwich en Europe continentale. Il traverse la France jusqu’à Gavarnie dans les Hautes-Pyrénées. Solution économique pour passer de l’Est vers l'Ouest !


La ligne du méridien à l’observatoire de Greenwich : un pied à l’Est et l’autre à l’autre à l’Ouest.
La ligne du méridien à l’observatoire de Greenwich : un pied à l’Est et l’autre à l’autre à l’Ouest.

II. La statue de François Arago à Paris : hommage à un homme hors du commun


Notre protagoniste, François Arago, fut un illustre savant, polytechnicien, astronome, directeur de l’Observatoire, homme d’Etat, fervent républicain, et il a contribué à l’abolition de l’esclavage dans les Colonies, en 1848, lorsqu’il était ministre de la Marine et des Colonies pendant la IIe République. Il meurt en 1853, au début du Second Empire.

La IIIe République a favorisé l'embellissement de la capitale grâce à des commandes de sculptures, souvent en bronze, mettant à l'honneur plusieurs personnalités. Le 11 juin 1893 fut inaugurée aux abords de l’Observatoire, plus précisément à l’intersection du boulevard Arago et du faubourg Saint-Jacques, à la place de l’Ile-de-Sein, une statue en bronze en hommage à François Arago. Le méridien de Paris y passe.



Statue d’Arago par Alexandre Olivia © wikimedia commons
Statue d’Arago par Alexandre Olivia © wikimedia commons

La mise à mort de milliers de statues françaises pendant l'Occupation

La statue d’Arago demeura dans le paysage jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. En effet, sous Pétain et le régime de Vichy, lors de l’occupation de la France par le Troisième Reich, des milliers de statues et monuments en bronze, dont plus d’une centaine de statues parisiennes, finirent leur vie fondues au nom de « L’effort de guerre » et la « récupération des métaux non ferreux ». Le bronze étant un alliage d’étain et de cuivre, après la fonte, ce dernier a été récupéré pour l’industrie. Un décret de 1941 annonce l’enlèvement des statues pour la production industrielle et agraire en France. Mais, la réalité, c’est que ces métaux furent acheminés vers l’Allemagne pour produire leurs armements ! Ainsi, Voltaire, Rousseau, Hugo, Condorcet, le général Mangin, et même Shakespeare affrontèrent leur terrible destin au 112 avenue du général Michel Bizot dans le 12e arrondissement de Paris, entreposées puis emmenées au pilon. Le photographe Pierre Jahan (1909-2003) a été témoin de cette barbarie et réalisa, clandestinement, une série de clichés poignants sur l’enlèvement et la destruction des statues parisiennes. Graffiti a reçu l’autorisation de reproduire quelques photos :




©Pierre Jahan



III. Les clous !


Parmi les centaines de statues en bronze fondues, figurent celles de Raspail (place Denfert-Rochereau) et celle d’Arago. C’est pour cela que nous avons un socle vide, nu, sans statue !



Mais, pour celle d’Arago, regardons de plus près ce socle… Nous observons un tout petit objet rond, qui passe totalement inaperçu, et dont on ne comprend pas bien la signification. En effet, si certaines statues fondues ont été remplacées, celle d’Arago ne l’a pas été. La Ville de Paris a fait une commande pour rendre hommage au scientifique et celle-ci a été imaginée, en 1994, par l’artiste néerlandais Jan Dibbets. Il s’est inspiré du trajet parcouru par le savant pour prolonger la méridienne jusqu’aux Baléares : il créa ainsi à la fois une œuvre artistique constituée de 135 médaillons en bronze et un parcours de promenade sur l’axe du méridien de Paris. Les médaillons font 12 cm de diamètre, portent le nom d’Arago ainsi que les lettres N et S pour marquer les directions. Ils ont été fixés au sol pour matérialiser le méridien de Paris.




Des médaillons disparus

Hélas, la majorité des médaillons ont disparu : soit ils ont été volés, soit ils ont été retirés lors des réfections des trottoirs sans être remis…! A la place, on peut deviner parfois l’empreinte laissée par terre et comblée par des saletés et des mégots.



Cela dit, nous pouvons encore en apercevoir quelques-uns entre l’Observatoire et le jardin du Luxembourg, puis entre l’Institut et le Palais-Royal. Je vous propose de partir en promenade. Suivez la flèche !



IV. La promenade près de l’école, entre l’Observatoire et le Luxembourg


Autour de l’Observatoire

1 - La place de l’Ile-de-Sein, à l’intersection du boulevard Arago et du faubourg Saint-Jacques, où se situe le socle vide où se trouvait jadis la statue de bronze fondue, avec le médaillon « Hommage à Arago ».



Tous les autres médaillons se trouvent par terre, cloués au sol.


2 - De l'autre côté de l’Observatoire, près de la maison des fontainiers, deux clous :

  • l’un dans la cour de l’Observatoire, au milieu des pavés (juste devant la flèche).

  • l’autre au milieu de la chaussée.



Maintenant, direction le jardin du Luxembourg

Il y avait autrefois plusieurs médaillons sur ce chemin qui ont disparu. Donc, allons directement à la rue Auguste Comte, un autre polytechnicien, élève d’Arago, fondateur du positivisme (philosophie qui dit, grosso modo, que le progrès doit venir par les connaissances scientifiques expérimentales). Par ailleurs, sur ce propos, une curiosité : sur le drapeau de notre « voisin » le Brésil (avec qui nous partageons plus de 700 km de frontière), est inscrite la devise qui vient du positivisme « Ordem e progresso » (Ordre et Progrès). Et ce drapeau est, par ailleurs, très « astronomique » puisque le bleu symbolise la sphère céleste et les étoiles représentant les différents états fédérés. Mais, les étoiles ne sont pas uniquement symboliques ; elles représentent réellement le ciel de Rio de Janeiro en novembre 1889, moment de la proclamation de la République et de la création du drapeau. La voûte est représentée en reflet sur le drapeau.



Revenons à nos clous !


À l’intérieur du jardin du Luxembourg

3 - Traversons la rue Auguste Comte et rentrons par l’entrée de gauche. Vous trouverez :

  • A l’entrée : un médaillon

  • Puis sur l’allée, une série de clous

  • Et sur le sable, à gauche de l’allée, un médaillon plus grand et différent : celle de la méridienne verte de 2000, un projet de Paul Chemetov pour célébrer le méridien de Paris par des arbres et par une série de (gros) médaillons dans l’idée des clous d’Arago de Jan Dibbets (qu’il a oublié de mentionner dans son projet).

On pourrait penser que l’avenue de l’Observatoire se trouverait précisément sur le méridien. Or, cette avenue est dans l’axe reliant la porte nord de l’Observatoire au centre sud du palais de Marie de Médicis. L'avenue est légèrement décalée de l’axe méridien, donc restez légèrement sur votre gauche pour la recherche des médaillons.


4 - Continuons sur l’allée jusqu’à l’escalier : en haut de celui-ci, vous trouverez encore une série de 3 médaillons, les uns après les autres.



Sortons à gauche vers la rue de Vaugirard. Au 36 rue de Vaugirard, nous pouvons observer sur le mur de gauche non pas le clou d’Arago mais le mètre étalon ! Quel est le rapport entre les deux ? En fait, le mètre fut une création française à la Révolution. Et pour définir sa longueur, on utilisa… devinez quoi ? Le méridien de Paris ! En effet, les savants de l’époque l’ont défini comme la dix millionième partie du quart du méridien terrestre (ou la quarante millionième partie du méridien terrestre) mesuré par Delambre et Méchain. Pour familiariser les Français avec cette nouvelle mesure, l'on disposait partout des barres donnant la bonne taille du mètre : des « mètres étalons ». Comme pour nos Clous, il n’en reste plus beaucoup. Aujourd'hui, le mètre est la longueur du trajet parcouru par la lumière dans le vide pendant une durée de 1/299 792 458 de seconde.


C’est la fin du premier parcours ou de la première partie de la balade. Autrefois, il y avait plusieurs médaillons visibles au boulevard Saint-Germain et à la rue de Seine. Je ne les ai pas trouvés. Si vous souhaitez, vous pouvez continuer la balade en prenant la rue de Tournon puis la rue de Seine. Autrement, lors d’une visite au musée du Louvre, profitez pour la débuter à l’extérieur entre l’Institut et le Palais-Royal.



V. La promenade entre l’Institut, le Louvre et le Palais-Royal


Poursuivons notre recherche des clous. À la fin de la rue de Seine et de l'Institut, il devrait y avoir encore un médaillon. Mais les travaux m’ont empêché de le vérifier.


Aux abords de l’Institut

5 - Traversez le passage rue de Seine-Institut, dirigez-vous vers la gauche. À l’angle du quai Conti, il y a un clou.



Maintenant, traversez le quai Conti. Peut-être qu’en face, légèrement à gauche, près des bouquinistes et du réverbère, vous pourrez en trouver un. Je ne l’ai pas vu, donc, à vérifier.


Ensuite, traversez la Seine par le pont des Arts, puis pénétrez dans le palais du Louvre par la cour Carrée et dirigez-vous vers la pyramide du Louvre.


Dans la cour Napoléon (cour de la pyramide)

6 - Dans la cour Napoléon, vous verrez deux clous :

  • un à gauche devant le pavillon Daru

  • et un autre près de la petite fontaine nord-ouest en direction du pavillon Richelieu.


À l’intérieur du musée du Louvre

7 - L’aile Richelieu. Vous y trouverez trois clous.

  • Balcon de la cour Puget (niveau -1)

  • Dans le couloir vers la cour Marly (niveau -1)


  • A l’étage (au rez-de-chaussée), devant les escalateurs, de l’autre côté de la Stèle des vautours



8 - L’aile Denon : je ne conseille pas d’y aller juste pour chercher les clous. D’abord, car il y a trop de monde pour voir la Monna Lisa et aussi car la cour du sphinx, où se trouve un médaillon, est en travaux. En tout cas, à gauche de l’escalier Daru qui mène vers la Victoire de Samothrace, après les marches, il y a un médaillon.



Le passage Richelieu (entre la pyramide et la rue de Rivoli)

Actuellement, la seule sortie du Louvre est via les galeries du Carrousel. Il faut retourner vers la pyramide extérieure de Pei et reprendre le parcours.


9 - Passage Richelieu (de la pyramide vers la rue de Rivoli), vous trouverez des clous.


À la sortie du passage se trouve une borne de la méridienne verte, une autre matérialisation du méridien de Paris faite en l’an 2000. Pas entretenue et sale, je doute que les personnes la remarquent…




Palais-Royal (côté gauche)

J’ai trouvé quatre clous :

10 - Après le café Le Nemours, devant la boutique Noxa

11 - Dans le passage sous voûte Nemours vers les colonnes de Buren

12 - Puis à gauche, dans le couloir avec péristyle

13 - Dans le passage vers la rue Montpensier.


À l’instar de la première partie de la balade qui avait fini sur le mètre étalon, la deuxième partie de la promenade se terminera sur un autre objet : le petit canon du Palais-Royal qui se trouvait autrefois sur la méridienne et sonnait alors le midi vrai ! Je me souviens qu’en classe de 8e, j’avais écrit un poème sur ce petit canon… nostalgie et… Fin de balade !


Le petit canon du Palais-Royal Il tonne à midi
Le petit canon du Palais-Royal : il tonne à midi

Nous vous souhaitons une bonne balade ! N'hésitez pas à répondre au sondage ci-dessous.


Pensez-vous que la Ville de Paris devrait remettre les médaillons sur les pavés de la capitale afin de conserver cette balade et ce patrimoine artistique ?

  • Oui

  • Non




Frédéric LUCAUSSY SVIATOPOLK-MIRSKY






 

Remerciements

  • À Olivier Lacroix, petit-fils et ayant droit de Pierre Jahan pour les échanges et les droits d’utilisation des photos de son grand-père pour cet article.

  • À l’Observatoire de Paris pour les images envoyées.


Photos et copyright

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