Un métier, une interview : grand reporter

Anne Chaon est journaliste pour l’Agence France Presse (AFP). Aujourd’hui basée à Istanbul en Turquie, elle a passé deux ans à Kaboul, couvert des crises majeures comme l’épidémie d’Ebola, les émeutes au Vénézuela ou le génocide au Rwanda.

 

Graffiti : Quelle qualité faut-il pour exercer ce métier ?

Anne Chaon : C’est d’abord une question de curiosité, pour le monde, pour les gens. Il faut avoir envie de rencontrer les gens et de raconter leurs histoires.

G : J’imagine que c’est dur mentalement ?

A. C. : Tout dépend de l’endroit où on se trouve. Là, je suis assise dans mon bureau. Mon fauteuil est confortable et tout va bien. D’autres journalistes en ce moment sont en Ukraine alors que le froid arrive, et des bombes aussi, où ils rencontrent des gens en détresse.

G : Avez-vous déjà eu envie d’arrêter ?

A. C. : En Afghanistan, j’ai connu des moments difficiles. Au Venezuela aussi. Pendant les émeutes, c’était dur. En Afrique, il m’est arrivé de me sentir vulnérable, fragile. Ce n’était pas parce que je me sentais en danger, mais parce que c’est parfois difficile de voir autant de douleur, de souffrance. Ici en Turquie, il vient d’y avoir une grosse explosion dans une mine qui a fait 41 morts. Des jeunes gens sont morts, des jeunes femmes enceintes ont perdu leur mari…


[...] il m’est arrivé de me sentir vulnérable, fragile. Ce n’était pas parce que je me sentais en danger, mais parce que c’est parfois difficile de voir autant de douleur, de souffrance.

G : Quand vous vivez des situations dangereuses, en parlez-vous à vos enfants ?

A. C. : Il y a des choses que je ne leur racontais pas quand ils étaient petits. Aujourd’hui, ils sont grands. Quand j’étais à Kaboul, ils se rendaient compte que ça pouvait être un endroit dangereux. Ils savent aussi que je suis prudente. Mais quand j’ai senti que c’était chaud, je ne leur racontais pas forcément…


G : Quel a été votre reportage préféré ?

A. C. : Il y en a eu plein. Parmi ceux qui m’ont marqué, un été je suis partie sur le bateau de SOS Méditerranée. On était en mer, des gens repèrent en permanence des bateaux en caoutchouc avec plus de cent personnes à bord, sans eau ni nourriture auxquels les trafiquants avaient menti en leur montrant des lumières et en leur faisant croire que c’était l’Europe quand c’étaient des plateformes pétrolières… Comme aucun pays ne voulait accueillir ce bateau, on a passé un mois ensemble. J’ai eu le temps de beaucoup parler avec eux. C’est rare dans ce métier, on n’a jamais beaucoup de temps…


G : Vous avez couvert le génocide rwandais en 1994. Qu’en retirez-vous ?

A. C. : Ça m’a horriblement marquée, il n’y avait aucune lueur d’espoir. Les journalistes étaient là, les caméras aussi et ça n’a pas empêché les massacres. On était là, on le racontait et ça ne changeait rien. Je ne sais pas si le reste du monde serait intervenu si les gens avaient été blancs. Là personne ne l’a fait alors que tout le monde savait. Après la Seconde Guerre mondiale et le génocide des Juifs, on disait « plus jamais ça ». 1994, ça a été la fin des illusions, on a vu que ça peut toujours se reproduire.





G : Qu’est-ce qui fait que vous continuez ce métier ?

A. C. : Qu’il y ait des journalistes dans certains lieux est extrêmement important. On pourrait être tenté d’oublier qu’il y a des gens bombardés aux portes de l'Europe. Je continue aussi parce que je suis curieuse, y compris sur des sujets qui n’ont rien à voir avec la guerre. Je me demande par exemple quelles vont être les conséquences de la façon dont Trump a géré les États-Unis. Je reste toujours curieuse.


G : Que faut-il savoir faire pour être reporter de guerre ?

A. C. : Côté sécurité, on apprend à donner les premiers soins d’urgence. Pour le reste, on peu apprendre les bases du métier dans n’importe quelle petite ville. Que ce soit une grande crise mondiale ou un incendie, les réflexes sont les mêmes quand on est sur le terrain, se demander à qui parler, écouter les deux parties quand quelqu’un accuse quelqu’un d’autre…