Un métier, une interview : journaliste
- Balthazar Dardes
- il y a 18 heures
- 8 min de lecture
Dans ce nouveau un métier une interview, Graffiti à eu la chance de rencontrer une journaliste professionnelle, Emmanuelle Bastide, qui nous partage son expérience et ses conseils.

Pouvez-vous vous présenter ? Dans quel type de famille avez-vous grandi, est-ce que le journalisme était présent ?
Je m'appelle Emmanuelle Bastide. Je suis née en 1967, et j'ai grandi dans une famille où mon père faisait de la radio. Il avait une émission de radio de critique théâtre et cinéma sur France Inter [NDLR : François-Régis Bastide a créé avec Michel Polac l’émission Le Masque et la Plume]. Donc oui, j'ai grandi dans un milieu où le samedi, j'allais assister à l'enregistrement de l'émission de mon père qui était en public, dans un grand studio à la Maison de la radio, le “studio 104”. C'était en général souvent les pompiers qui me gardaient au fond de la salle, donc j'ai toujours vu la scène et le public. J’entendais toujours l'émission le lendemain, après le montage, le dimanche soir pendant le dîner ; mon père faisait des commentaires sur le montage, et on n'avait pas le droit de parler puisqu'on écoutait l'émission qui avait été enregistrée la veille.
Quel a été votre parcours professionnel ?
J’ai eu un parcours universitaire avec des études de sciences politiques et d'histoires.
Et alors, qu’est-ce qui vous a poussé vers le journalisme ? Comment avez-vous commencé ?
J'ai commencé dans ma chambre en inventant des émissions de radio avec mon magnétophone. Avec les cassettes à l'époque, j'ai inventé des émissions où il fallait entre autres reconnaître des bruits ; ce n'était pas très intellectuel. Il y avait des émissions où il fallait présenter le journal. J’inventais des émissions que je faisais et que j'enregistrais.
Maintenant que vous êtes journaliste, en quoi consiste votre métier ?
J'ai eu plusieurs métiers de journaliste. J'ai commencé d'abord par le reportage de terrain en France, puis beaucoup en Afrique où j'étais spécialisée dans les questions d'éducation. J'ai beaucoup sillonné les écoles du continent africain mais aussi les lycées, les universités, les campus universitaires, pour faire des reportages de terrain, avec des interviews et des enquêtes. Je rencontrais à la fois des acteurs de l'éducation, des ministres, des experts, et des gens des organisations internationales qui financent les systèmes éducatifs en Afrique. Après je me suis orientée au fil des années vers la présentation d'émissions. Là c'est un journalisme en demi-teinte, parce que pour moi, le journalisme, c'est d'abord le terrain. Quand on présente une émission, on ne sort plus de son studio, donc on est un peu déconnecté de la réalité du terrain et on a des invités autour d'une table. C'est quand même un journalisme très différent. Quelqu'un qui n'a jamais fait de reportage, qui a toujours été en studio, que ce soit à la télévision ou à la radio, c'est quand même quelqu'un qui a une énorme distance entre lui et la réalité, le terrain.
Est-ce qu’il y a un événement marquant de votre carrière que vous souhaitez nous partager ?
Une expérience forte, c'était un reportage au Rwanda. J’enquétais sur le système de Paul Kagame, qui est un système qui a été instauré après le génocide rwandais. C'est un pays très traumatisé par le génocide où les gens parlent peu ; ils parlent à voix basse, ils sont très peu expansifs, contrairement à l'image que l'on peut avoir de l'Afrique. J'enquêtais donc depuis plusieurs jours, et je faisais plusieurs types de reportages au Rwanda, notamment sur la guerre scolaire et comment les réformes scolaires étaient utilisées comme instrument du pouvoir pour Paul Kagamé, notamment contre la francophonie. Et je suis passée de l’autre côté, en République Démocratique du Congo (RDC) ; il faut 3 heures et demi de route. La route est extrêmement belle, c’est la région des Grands Lacs, le lac Kivu, ce sont des collines, c’est vraiment très beau, les paysages sont splendides. On arrive de l’autre côté de la frontière en quelques minutes. C’est qu'à l’époque, il n’y avait pas la guerre comme aujourd'hui en RDC, qui vit une situation de conflit extrêmement importante entre les deux pays. On changeait complètement de monde. La RDC était dans un état dramatique, dans une très grande pauvreté. Les enfants étaient dans un dénuement total, n’ayant jamais vu un jouet de leur vie ; ils étaient mal nourris et avec une grande exubérance dans le langage, dans l’attente des visiteurs. J’allais à l’université du campus de Goma, la deuxième ville du Congo, quasiment sur la frontière rwandaise. C’est une ville aujourd'hui occupée par des rebelles rwandais - petite parenthèse pour évoquer le conflit entre le Congo et le Rwanda. C'est un souvenir très fort car l’université était dévastée à la fois par le volcan tout près et par de nombreux problèmes, des combats, etc. Il y avait des impacts de balles partout et les étudiants étudiaient dans des conditions apocalyptiques. C'est un souvenir très fort à la fois pour le gap culturel entre un pays où tout marchait bien mais où la chape de plomb sur le traumatisme et l’état de semi-conflit dans le contexte de très grande pauvreté et de désorganisation, vivant un désengagement de l'État mais avec beaucoup d'exubérance. C'est un souvenir extrêmement poignant
Pourriez-vous nous parler d'une rencontre qui vous a formée dans votre carrière de journaliste?
Je n'ai pas eu beaucoup de mentors dans mon métier malheureusement. J'aurais aimé en avoir, j'ai eu une productrice d'émission qui m'a formée mais ça n'a pas été des rencontres décisives sur le plan intellectuel. Par contre les personnes que j'ai rencontrées en Afrique, qui n'étaient ni des journalistes ni des professionnels de la radio mais les personnes que je rencontrais dans mes reportages, c’est le vrai que ces rencontres m'ont beaucoup transformée. J'ai appris qu'il y a une résilience en Afrique qui est absolument incroyable. Les habitants sont confrontés à des problèmes au quotidien, en permanence, et de tout type : la maladie, la mort, des funérailles auxquelles il faut assister alors qu'on est en train de lancer un énorme projet et que tout doit s'arrêter pour être conforme à l'organisation sociale ; la pauvreté, le dénuement, les coupures d'électricité ou d'Internet en permanence : rien ne fonctionne comme ça devrait, mais malgré cela, à la fin de la journée, on a quand même réussi à faire quelque chose et on se demande comment on a pu faire dans une telle adversité du système. Cela m'a énormément transformée de l'intérieur car j'ai rencontré des gens qui faisaient des choses incroyables sans le dire, sans même se rendre compte qu'ils faisaient des choses incroyables.
Quelles sont les difficultés de ce métier?
Il n'y a pas de difficulté particulière si ce n'est que l'on est à la fois tantôt haïe dans des sociétés comme la nôtre sur-informées, avec des enfants gâtés de l'information, où l'on ne sait pas ce que c'est que de vivre dans des pays où l'on n'a pas accès à l'information. En Afrique il y a des pays où on n’a pas du tout accès à l'information. On est dans un pays comme la France où beaucoup de gens trouvent que c'est très chic de détester les journalistes ; on est une profession très méprisée. Je pense juste que les gens devraient vivre plus souvent dans des pays où WhatsApp est interdit, où tout est interdit, où il n'y a pas de média indépendant. Il faut savoir qu'en Afrique, il n'y a pas réellement de métier de journaliste vraiment indépendant à part quelques héros qui se comptent sur les doigts d'une main dans chaque pays. Pour les autres, pour assister à une conférence de presse ou à une inauguration, ils sont payés à la journée par les organisateurs, autant dire que c'est une corruption institutionnalisée, d'une certaine manière. Mais sans cela, même des gens très honnêtes ne pourraient pas vivre. Donc il y a des gens qui font un boulot formidable de journaliste en Afrique.
Parlons un peu du futur et de la profession de journaliste : est-ce que la concentration des médias , l'intelligence artificielle ou les réseaux sociaux font évoluer le métier?
Oui énormément ! La concentration des médias, assurément. Je n'y suis pas confrontée car je travaille dans le service public, mais il y a une haine du service public qui se développe notamment sur X, anciennement Twitter, qui est flagrante, et incompréhensible. Mais bon, c'est un fait, donc la concentration des médias fait qu'il y a une meilleure organisation pour tirer à boulets rouges sur des médias plus indépendants mais qui soi-disant ne le seraient pas parce que c'est le service public. Moi, je ne reçois jamais, en étant RFI, de consigne politique. Aucune. Les réseaux sociaux, oui, parce que tout le monde est journaliste mais personne ne l'est donc c'est un vrai problème. Des podcasts… Tout le monde peut faire des podcasts et donc donner la parole à l'ambassadeur de Chine en France sur un podcast pendant 2h et demi ; on appelle ça une interview indépendante. Moi je pense qu'on a juste ouvert le micro à l'ambassadeur de Chine pour qu'il s'exprime sur la longueur sans contradiction, mais la jeune génération trouve ce type de journalisme formidable. On est dans une époque où le journalisme de contradiction est de moins en moins à la mode. Tout le monde reste cantonné du fait des réseaux sociaux en silo, c'est-à-dire dans sa communauté, du fait des algorithmes. Et donc personne ne reçoit de contradiction, personne n'est déstabilisé. Donc, oui, cela change : plus personne ne regarde la même chose ou écoute la même chose au même moment donc cela change radicalement notre métier.
Et l’IA, oui cela commence déjà à changer des choses. C'est un peu tôt, mais cela va aller très vite. Cela aura le mérite de faire le ménage sur certaines activités qui peuvent être remplacées par de l’IA et être aussi bien faites, mais le problème est qu'on sait d’où l’on part mais on ne sait pas où l'on va arriver avec l’IA.
Que recommanderiez-vous à un élève qui rêve de devenir journaliste?
Déjà je suis toujours étonnée quand je vois des jeunes qui arrivent et veulent être journaliste. Alors dans ma radio, la nouvelle génération, je la trouve exceptionnelle : bien plus douée, bien plus habitée par leur mission que moi au même âge. Je les trouve bien meilleurs. Je suis très admirative, je trouve que les nouvelles technologies font qu'ils progressent plus vite : ils sont bien meilleurs.
Après ce que je trouve dommage c'est la paupérisation, l'aspect économique. C'est très difficile d'intégrer une rédaction. Quand on intègre une rédaction on passe souvent par la case “présentation de journaux” et ce n'est pas le plus intéressant. J'ai beaucoup de collègues très jeunes qui se trouvent correspondants dans des pays ultra durs. Une fille de 28 ans peut se retrouver toute seule à N'Djamena, la capitale du Tchad, dans des conditions dangereuses. Ils n'ont pas le choix pour faire leur trou, percer, se faire remarquer. Il faut qu'ils occupent des fonctions qui sont très difficiles pour lesquelles ils ne sont pas formés à la sortie de l'école. En même temps ils apprennent très vite ; je pense que c'est difficile mais en même temps je pense que pour ceux qui sont très travailleurs c'est facile de sortir de la masse parce qu'il y a toute une génération qui n'est pas hyper bosseuse, qui veut faire du 9h-17h, donc celui qui s'accroche, les autres vont tomber de la branche, il y a une sélection naturelle qui s'opère et celui qui reste accroché dans l'arbre ce n'est pas le plus talentueux, c'est celui qui en veut le plus. Cela a toujours été comme cela, mais je pense qu'aujourd'hui c'est plus facile de sortir du lot par sa simple puissance de travail, sans avoir un talent incroyable.


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